| Paco habitait à Montmartre, tout en haut de l'actuelle avenue Junot, près de la Fontaine du But, juste derrière le Moulin de la galette. (...) Paco disposait là d'un atelier au rez-de-chaussée, encombré de vitrines où s'entassaient ses bijoux et ses vases. (...)
Comment Paco subsistait-il? Oh! certainement en tout honneur. Mais sa journée était un tissu de privations secrètes. (....)
Il possédait toute une série de croquis par gauguin, quelqu'uns hâtifs, quelques autres enrichis avec cette aquarelle épaisse, bouchant le papier comme un gouache, qui rend éclatantes certaines pages du Noa-Noa. Et puis le portrait fait de mémoire, ou plutôt d'imagination, de sa propre mère par Gauguin. En ce temps là (je veux dire autour de 1920), les vérités se dégageaient. Et Paco eût aisément trouvé acquéreur de ses dessins et de son tableau. Il n'y songea pas encore. (....)
Il existait alors - elle existe encore certes - une Société des Amis de Paul Gauguin. Nous étions plusieurs à penser que justice n'était pas suffisamment rendue au cacique réincarné qui représente un moment si passionnant dans l'histoire de notre art. Girieud, Warnod, Paul Jamot, Marcel Guérin, Paco, votre serviteur .... Mais nous n'avions, je crois bien, pas de statuts, pas de réunions, pas de budget.
Or Paco s'était mis en tête d'apposer sur la maison natale de Gauguin, 56 rue Notre-Dame-de-Lorette, une plaque commémorative qui serait un véritable monument de céramique. Il en aurait assuré la composition et l'exécution à condition, évidemment, qu'on lui fournit les fonds nécessaires à cette entreprise. qui on? Et puis, comment caser une telle machine sur une façade qui ne laissait pour ainsi dire pas une surface libre une fois les volets déployés? Mais Paco ne s'arrêtait pas à de si négligeables obstacles. (...) Il ne se passa bientôt plus une semaine, que dis-je, plus de jours où je ne reçusse une communication de Paco me reprochant avec une amertume désabusée mon indolence et mon impiété.
Si bien qu'un jour, n'y tenant plus et me sentant gagné par un très pénible complexe de culpabilité, j'ai décidé que j'étais à moi tout seul, les Amis de Gauguin et que j'allai agir en conséquence. (....) Cette plaque, j'allai sur place déterminer son format possible, je rédigeai son texte, je la commandais, ainsi que sa gravure et son scellement, à un marbrier de Fontainebleau et, pour finir j'en acquittai la note. (....)
Enfin la date bien et dûment fixée, à l'aube, par quinze degrés au dessous de zéro, les services de la ville amenèrent, fort obligeamment d'ailleurs, une estrade-guignol qu'on plaça à l'entrée du 56 en plein courant d'air. (....) Entre les doigts gourds des orateurs, les feuillets tremblotaient, ce qui ne facilitaient pas une élocution qui, déjà claquait des dents. (...)
- Eh bien! dis-je à Paco, tout s'est passé comme nous le souhaitions?
Paco, pensif, ne me répondit pas tout de suite. Il hochait la tête. Enfin, de sa chaude et confidentielle voix, montée du fond de son cœur insatiable : - Maintenant, il va falloir s'occuper de sa statue! dit-il
|