| Une enquête est ouverte par Comoedia sur la crise qui sévit, dit-on, sur la peinture, mais par là il faut entendre, sur le commerce de certaines peintures, valorisées trop souvent par une outrecuidante mais habile publicité. Il n'est pas probable que cette pénurie d'acheteurs ait détourné un artiste digne de ce nom de réaliser l'oeuvre qu'il a conçue, ceci en dehors de cet esprit de négoce que certains marchands de tableaux ont tendance à ériger comme affirmation de la valeur vraie d'une oeuvre, ce qui n'est nullement probant. Nous produisons quelques-unes des réponses les plus typiques venant d'artistes de différentes tendances et publiées dans Comoedia.
Que pensez-vous de la crise et de ses causes? Croyez-vous que la campagne dite "contre l'art vivant" a eu sur elle une décisive influence? La peinture trouvera-t-elle sa condamnation dans l'intelligence?
De Pierre Girieud : La mévente actuelle me paraît être fonction immédiate de la crise générale des affaires. Il était fatal que la peinture (objet de première nécessité intellectuelle) soit très fortement touchée par le ralentissement dans les transactions.
Il faut bien le dire aussi que les mêmes effets se seraient produits, hier, aujourd'hui ou demain, même si la crise n'était pas généralisée. L'agio s'est emparé du marché de la peinture et c'est là qu'il convient de chercher la cause principale de la baisse des valeurs en Bourse (je veux dire l'Hôtel des Ventes). En effet, il ne eput y avoir qu'un nombre restreint de collectionneurs susceptibles de payer des tableaux dépassant un certain chiffre; que celui-ci soit de cent mille francs ou d'un million, le moment arrivera toujours où le plafond sera atteint. A cet instant, seule la rareté de l'offre pourrait permettre de maintenir les prix, et ceci n'est pas possible pour les peintres vivants qui produisent toujours et parfois surproduisent. Si nous imaginons qu'il y ait de par le monde cent oeuvre s de Raphaël à vendre, nous pouvons affirmer qu'elles n'atteindraient pas toutes les 22 millions qui furent donnés dernièrement pour un tableau de ce grand maître.
Il est possible que la campagne dite "contre l'art vivant" ait eu aussi une influence sur la baisse de certains tableaux, mais je crois plutôt à une coïncidence qu'à une action réelle; car si, véritablement bien conduite, elle eût pu avoir des effets sur certaines productions gonflées par les marchands sans le consentement général des artistes, son outrance même et son injustice pour quelques vrais peintres l'auraient d'autant plus rendue inefficace qu'elle ne proposait de valeur de remplacement satisfaisantes.
Je ne vois aucune raison plausible pour clamer : " La peinture se meurt, la peinture est morte!" Le nombre de grands peintres, ou même de peintres de valeur a de tout temps été assez restreint; aux époques les plus fécondes, nous pouvons parmi les premiers en compter quatre ou cinq par siècle, et une centaine parmi les autres, ce qui me paraît fort estimable. Notre XIX° siècle français confirme assez bien ces chiffres; nous appartenons trop au XX° pour en juger, faisons lui confiance.
Le culte de la peinture (objet de première nécessité intellectuelle) sera toujours servi par ses prêtres, suivi par ses fidèles. Les 5°, 6° et 7° Arts, en attendant les 8°, 9° et 10°, ne visant pas aux mêmes buts, ne sauraient la supplanter. Que les peintres travaillent, qu'ils aient la foi, et laissons faire aux dieux! |