Fiche bibliographique

Carco Francis - "Pierre Girieud Galerie Rosenberg "
Le Gil Blas-n°18545--

-Paris
16-mai 1914 p.3
Contenu sur Girieud
Après une absence assez longue, Pierre Girieud réunit (à la galerie Rosenberg) une série de toiles où il s'affirme avec une intelligence et sensuelle maîtrise. Je pense, devant ses oeuvres, à la voluptueuse manière des peintres de l'école lombarde; mais ce n'est là qu'un premier heurt, qu'un échange d'analogies, et j'ai hâte d'arriver à ce qui fait la grandeur simple et raisonnée des paysages et des compositions de cet artiste, pour qui la beauté des attitudes n'est rien si elle n'atteint pas à l'expression profonde du sentiment. Pierre Girieud, en effet, n'a pas que le souci d'inscrire, dans un harmonieux équilibre, le rythme et la cadence du corps humain. Il attache trop de prix au décor. Il est trop près de la joie. Il aime et souffre trop. Aussi nous donne-t-il cette émotion, sans égale, de partager avec elles la détresse de Sapho, d'Ariane et l'extase amoureuse de Léda. Rien qui ne soit chez lui l'image même du sentiment. Mais quelle passion de peindre! quelles convoitises! quelles méditatives et lentes recherches du naturel! Voici les Trois Grâces, que je connaissais; voici Adam et Eve, dont la splendeur est sans défaut. On a beaucoup combattu Girieud, lors du dernier Salon d'Automne, où il exposait la Toilette de Vénus. On lui reprocha l'esprit même de cette toile, et je ne comprends pas qu'on ait, un seul instant, pu rapprocher son art, où tout est enchantement et noblesse, d'un autre où l'artifice a le premier pouvoir. Par contre, les paysages obtinrent plus de succès. Ces paysages figurent chez Rosenberg, et ils sont, peut-être, le plus haut témoignage que Girieud nous ait donné de son talent. Paysages de Sainte-Marthe, d'Eguilles, du Luberon, de Cassis et de Sienne... La force unie à la douceur...Tout y a cet accent et cette sévérité, sans lesquels le plus beau spectacle du monde est inerte. Tout y est contenu par la possession de soi-même, et la profondeur de l'atmosphère, la mobilité des lumières, la plénitude et la justesse savoureuse des volumes, des plans, des formes, et des valeurs constituent à coup sûr un exemple de majestueuse et capiteuse autorité. Cela, du reste, n'est point pour me surprendre. Girieud est sincère, et son "inspiration", qui le porte naturellement à la conception du Grand et parfois du Sublime (comme l'écrivaient les Classiques), sait aussi s'approcher de la Nature avec la plus attentive complaisance.