Fiche bibliographique

Roche M. - "Pierre Girieud "
Rythme et Synthèse---

-Paris
Mai-Juin 1923 p.156 à 161
Contenu sur Girieud
L'oeuvre de Pierre Girieud est de celle qui, par leur envergure, ne sauraient être étudiée en quelques pages. Elle est trop connue pour qu'un rapide historique s'en impose, mais nous avons pensé qu'à l'instant où la jeune Peinture s'affirmait vers le Style, il serait utile de préciser quel guide spirituel nous offre l'effort de ce beau peintre. Je ne puis songer à Girieud sans l'évoquer devant la muraille, peignant à fresque dans le silence des solitudes fécondes, tant m'apparaît imposant l'enthousiasme d'une pensée contenue derrière ce front méditatif. Et ceci par contraste avec ces temps pressés, hâbleurs et sans idéal, où tant de talent ingénus se sont taillés des âmes dans l'uniforme d'un sportman. (...) Girieud partit donc résolument en chantant une vieille chanson de nos pères et par dessus l'épaule des émietteurs de Soleil, rejoignit les siennois du XV° dans leur pure Italie. (...) Girieud qui subit son temps avec intelligence, Girieud qui téléphone, prend le chemin de fer et l'auto, s'est refusé aux merveilles d'un concert par T.S.F., à la volupté de peindre un paquet de tabac gris sur un fond d'usines. Il n'a point goûté le tableau de chevalet réduit à l'extrême pureté plastique, à cette mauvaise sauce littéraire noyée de métaphysique; il s'est écarté du courant rénovateur d'une pseudo-décoration réduite à l'écriture ornementale et privée de sens plastique en profondeur. (...) Il se remit avec décision à la torture bienfaisante de l'analyse, peinant, cherchant, s'affirmant peu à peu maître des formes que la Nature, comme les pages d'un immense dictionnaire, offrait à son appétit de savoir. Ce ne seront plus, comme chez la plupart, des indications heureuses où quelques tâches colorées soutiennent agréablement des silhouettes amorphes, mais une transposition où l'écriture s'affirmera précise dans l'essentiel, construisant par l'intérieur et participant d'un ensemble. Prenons à témoin les très belles fresques réalisées à la chapelle du château de Pradines, où Girieud peignit aux côtés de Lombard et de Dufrénoy. (...) Girieud emploiera son enthousiasme à réapprendre dans sa pure tradition un métier qui conservera entre ses mains sa puissance primitive. Il n'ignorera rien de ses ressources, et réalisera dans le calme, loin des appétits égoïstes, son Adoration des Rois et des Bergers, qui marque une page importante de son oeuvre. (...) Girieud dirait à ses cadets que le peintre n'est point un philosophe, un littérateur ou un savant, mais ce visionnaire qui, disposant d'un langage propre, doit l'employer pour s'exprimer. Que nous importe l'illustration picturale de principes qui ne dépassent point la préoccupation théorique. Elle nous conduit au triomphe de l'abstraction ou l'artiste s'est réduit, en ouvrier supérieur ordonnant plastiquement des puissances mathématiques dont il ignorait les correspondances émotives (....) En restituant l'artiste à son véritable domaine, on lui demandait en même temps plus d'exigences : une culture générale étendue, non point cette formation livresque des primaires, mais bien un élargissement de soi dans tous les domaines, un mode de sentir en profondeur, une faculté de reconstruire, ordonner et composer. C'est ce que nous apporte Girieud en affirmations réalisées sur la muraille, démontrant du même coup la plastique de son tempérament. (...) Sa nature grave à s'entourer pour chaque composition d'une site d'études très nourries, et lorsque le tableau s'ordonnera, il l’extériorisera par une admirable matière. La couleur s'accumulera lentement, écrasée et lisse, pour atteindre sa profondeur, son éclat et sa densité. Une conscience de l'artiste qui n'ignore point l'artisan, servira la pensée du poète. C'est de cette humilité profonde devant les plus hautes aspirations qu'est né le style de Girieud. Il suffit d'avoir vu ses dessins et les figures de terre qu'il a souvent modelé, comme pour s'imprégner des formes à traduire, avant de commencer la toile, pour sourire au reproche d'artificiel dont l'abreuvèrent certains. (...) Il s'est acquis une perfection technique, assez rare de notre temps, conquête affirmée par ses derniers portraits (....). Voici la venue d'une imposante série de lithographie sur les Amours, où Girieud, en d'opulentes compositions, a su traduire en très beau peintre, avec la seule puissance du noir intense et chaud au blanc de lumière, douze poèmes où le geste d'amour se renouvelle dans les plus profondes évocations. Et l'on reste confondu devant l'unité de chaque planche, la sensation colorée qu'elle suggère, les rythmes neufs et dont la cadence varie si nettement dans chaque sujet; l'on reste si admirativement confondu qu'on serait heureux de voir cette suite se muer dans un ensemble, vaste composition encadrée d'architecture. (....)